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La Belgique, laboratoire de l’Europe

jeudi 23 octobre 2008 à 17h43

La Belgique naît en 1830. Elle est le fruit du mariage de deux peuples, wallons (francophones) et flamands (parlant la langue du même nom), qui partagent un rêve commun ; celui d’un espace catholique, indépendant des Pays Bas protestants et de la France en voie de laïcisation depuis sa révolution de 1789. Le catholicisme est à la Belgique ce que le rêve de paix sera à l’Europe : le ciment de l’unité, le moteur du projet d’union. Alors que la devise de la France est la traduction de l’esprit du peuple français, le tout nouvel Etat belge se choisi une devise, « L’union fait la force » qui sonne plus comme un vœu de concorde civile et une esp&eac ute ;rance d’unité que comme la traduction d’un esprit belge encore indéfinissable. Cette devise n’est pas sans rappeler celle qui sera choisie par l’Union Européenne un peu moins de deux siècles plus tard (« Unie dans la diversité »).

Le rapport de force penchant largement en faveur de la Wallonie, plus riche et plus industrielle, le français est choisi comme langue officielle. De là, naitra chez les flamands, qui refusent d’abandonner la langue de leurs ancêtres, un sentiment de vexation qui se transmettra de génération en génération. Tout au long du XIXe siècle et du début du XXe, les flamands, majoritaires, continueront de s’estimer humiliés et opprimés par l’él ite francophone (essentiellement wallonne) qui, il est vrai, les considère uniquement comme des « paysans ». Ainsi les flamands sont, dans la pratique, interdits de postes à responsabilité au sein de l’Etat et de l’armée. Malgré ces tensions, le fragile édifice belge tient ; wallons et flamands ne sont pas sûr de vouloir vivre ensemble mais ils ne se résolvent pas encore à une séparation qui signifierait la fin de leur rêve.

Face à la force des revendications flamandes, le flamand est reconnu comme seconde langue officielle en 18941. Si cette concession permet d’apaiser un temps le ressentiment des flamands, elle marque la fin de l’espoir de voir un jour apparaître une Nation belge, une et indivi sible, unie autour d’une même langue. Au point qu’en 1912, le socialiste wallon Jules Destrée interpellera le roi par un célèbre « Sire, il n’y a pas de belges ». Au début des années 30, la question linguistique exacerbera à nouveau les tensions, la Flandre exigeant alors le bilinguisme généralisé. Les wallons, qui craignent pour la survie du français, obtiendront de haute lutte la création de deux espaces unilingues : dorénavant la Flandre parlera exclusivement flamand et la Wallonie parlera exclusivement français.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les rapports de force s’inversent. La Wallonie, qui tient sa richesse de ses industries lourdes, souffre de la crise de la sid érurgie alors que la Flandre, qui s’est lancée dans les services, connaît un développement économique rapide. L’Histoire offre à la Flandre la possibilité de prendre sa revanche ; et elle a bien l’intention d’en profiter. La Flandre, comme obsédée par l’idée de sanctuariser son espace linguistique, impose ainsi en 1962 la fixation d’une frontière linguistique. Cette frontière sera définitive. Les années qui suivent verront une aggravation du conflit communautaire : en 1968 de violents affrontements entre wallons et flamands conduiront à la scission de l’université de Louvain en deux universités : l’une francophone et l’autre flamande.

Avec l’affaiblissem ent du catholicisme, wallons et flamands semblent réaliser qu’ils ne partagent pas grand-chose : ni identité commune ni culture commune. Ce qui conduit inévitablement l’espace politique à se scinder sur des bases linguistiques. Ainsi, dans les années 70, tous les partis politiques belges se divisent en deux. Dorénavant, chaque belge votera pour les représentants de sa communauté sur la base des intérêts de sa communauté. La logique communautaire qui s’est emparée de la Belgique amène les belges à vouloir une régionalisation accrues des pouvoirs. D’Etat unitaire, la Belgique devient en 1993 fédérale. Les années qui suivent verront se succéder les réformes institutionnelles qui, à chaque fois, consacreront de nouveaux transferts de pouvoir vers les régions.

Les élections de 2007, dominées par la percée des partis indépendantistes flamands semblent marquer pour la Belgique un nouveau tournant. Elle paraît depuis se déchirer un peu plus chaque jour. La Flandre, impatiente de réaliser son unité linguistique au détriment des francophones qui y vivent encore nombreux, s’est effet radicalisée. Ainsi, des francophones se sont vus refuser l’attribution de logements sociaux en Flandre au prétexte qu’ils ne parlaient pas suffisamment le flamand, des enfants francophones ont été exclus de centres aérés pour les mêmes raisons. Dans la nuit du 8 au 9 Mai 20082, et ce pour la première fois dans l’Histoire de la Belgique, les flamands ont usé du fait qu’ils sont majoritaires au parlement p our imposer à la minorité francophone une amputation de ses droits. Le lendemain, les élus wallons compareront ce vote à un viol.

Près de 180 ans après sa création, la Belgique apparaît de plus en plus comme une illusion ; illusion qu’un Etat peut exister sans Nation ou plus précisément qu’un Etat peut exister avec plusieurs Nations en son sein, illusion que l’intégration politique permet de créer un sentiment d’appartenance partagé parmi les peuples, illusion qu’un projet commun suffit à dépasser l’absence d’identité commune ; une illusion qui sonne pour l’Europe comme un avertissement. En effet, la Belgique devait être le laboratoire de l’Europe. Longtemps é ;rigée en exemple, elle devait montrer que les Nations sont solubles dans le projet d’une Europe intégrée, que ce n’est qu’une affaire de temps. Elle devait être la preuve qu’une Europe fédérale est possible. La Belgique risque fort d’être une preuve, mais à charge, et accablante.

Stéphane TUOT

1Bien que le flamand soit reconnu comme seconde langue officielle, seule la Flandre devient bilingue, la Wallonie restant exclusivement francophone.

2Vote de la scission de l’arrondissement électoral BHV qui permet à des francophones, bien que résidant en Flandre, de voter pour les représentants de leur communauté.